Un hall d’immeuble sépare en deux les espaces de L’Esprit et la Plume. Porte de gauche, une librairie protestante au public tout trouvé dans la rue de Clichy (IXe arrondissement de Paris), qui abrite aussi la Maison du protestantisme, où siègent la plupart des institutions évangéliques et luthéro-réformées de France. Porte de droite, une librairie de quartier proposant une large palette d’ouvrages, des romans attendus aux œuvres plus confidentielles publiées par des éditeurs indépendants.
De retour du travail avec son imposant sac à dos, Marjolaine déambule dans l’espace jeunesse. Cette psychopédagogue vient régulièrement, mais n’a jamais franchi le seuil de l’espace religieux. « Ce n’est pas du tout ma came, après chacun fait ce qu’il veut », confie la quinquagénaire.
Son discours n’étonne pas Prudence Bidet, l’une des libraires. « On a choisi de séparer les deux espaces pour ne pas forcer la main des clients ne voulant pas avoir de rapport à la religion », souligne cette ancienne responsable de la librairie diocésaine d’Angers. Le nom lui-même témoigne d’une volonté de ne pas s’adresser uniquement aux chrétiens, contrairement à la précédente librairie située au même emplacement. L’Esprit évoque le Saint-Esprit pour les croyants, ou simplement la réflexion pour les non-religieux. La Plume renvoie aux Écritures ou à l’écrit tout court, dans un esprit plus laïc.
Toutefois, le fondateur de la librairie, Jonathan Boulet, ne cache pas son envie de créer des ponts entre des univers parfois jugés irréconciliables. « On veut permettre aux habitants de savoir qu’il existe des chrétiens modérés, et aux chrétiens de ne pas sombrer dans le communautarisme », résume celui qui préside aussi l’Alliance biblique française. Féminisme, questions LGBT+, écologie… La sélection effectuée par les libraires n’élude aucun sujet, encore moins ceux pouvant cliver les Églises.
Cette ouverture n’empêche pas L’Esprit et la Plume de proposer des références pointues dans son espace dédié au christianisme. Une théologienne a même été recrutée pour opérer la première sélection d’ouvrages. Après des ajustements, la signalétique vient d’être finalisée. « C’est rare que ce soit aussi bien ciblé, avec la théologie, l’éthique… En général, c’est plutôt un ramassis de bouquins », commente Gérard Cazalis, un aumônier d’hôpital aux lunettes rondes et à l’air érudit, venu de Bordeaux pour une réunion à la Maison du protestantisme.
À la différence des librairies catholiques que ce protestant réformé a l’habitude de fréquenter, ici, aucune étagère n’est dédiée au pape. « L’autre spécificité, détaille Prudence Bidet, c’est que dans le rayon consacré à l’histoire chrétienne, on va se focaliser sur celle du protestantisme. Autrement dit, en France, celle d’une minorité opprimée et très attachée à la laïcité. » Une minorité portant un regard précieux dans un monde chrétien marqué par la montée des conservatismes.
Juliette Vienot de Vaublanc
Cet article est tiré du septième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !




