Le Cri : Pourquoi avez-vous voulu raconter la vie de ce garçon ?
Jean Desportes : Cette histoire s’est cristallisée dans mon esprit pendant la période calamiteuse de la Manif pour tous. Dans ma famille, on a toujours essayé d’arrondir les angles, de présenter la réalité de façon positive. Quand on se retrouvait en vacances à Noirmoutier, un climat plutôt bienveillant régnait, où les quelques personnes de gauche de la famille semblaient tolérées. Et tout d’un coup, en 2013, les masques sont tombés, et mes proches de droite sont devenus violents, à l’image de toute une bourgeoisie. Au moment où je comprenais que j’étais dans le public visé par ces rassemblements, je voyais sur mon fil Facebook les messages de mes cousins qui étaient univoques, appelant à manifester, à rejoindre les Veilleurs… Ils considéraient que la famille était un seul bloc, au sein d’une catholicité qui était elle-même unie. Pour comprendre, je suis allé à ces manifestations, mais comme observateur. Je remontais les cortèges à contre-courant, sur le trottoir, en prenant soin de ne pas être compté dans le flux. Je me souviens de tous ces enfants dans les cortèges. Je me suis dit : un jour, certains vont comprendre qu’ils ont manifesté contre eux-mêmes. J’ai écrit un roman qui met en scène un jeune homme dont je peux me rapprocher. Je voulais raconter ce milieu catholique engagé « pour la famille », mais finalement contre les droits de ses propres membres.
Très jeune, à la piscine et dans une église, votre personnage connaît ses premiers émois amoureux.
Mon intention était de montrer que l’homosexualité, dans mon expérience en tout cas, est innée. C’est un fait de nature. Raconter de telles scènes est une façon de montrer que ce n’est pas du tout un choix d’adolescent rebelle. Cet enfant a été créé comme ça. Et si on imagine qu’il y a un Dieu créateur, alors ça signifie qu’il a été créé tel qu’il est par le créateur. Dès lors, pourquoi en faire un pécheur ? L’Église catholique condamne les homosexuels de naissance, en les privant de l’innocence de l’enfance. Pour moi, c’est en contradiction avec les évangiles.
Vous essayez de résoudre cette énigme entre l’attitude de l’Église et les textes dont elle se réclame ?
Il y a un paradoxe immense. Chaque dimanche, on écoute à la messe des enseignements tournés vers le plus petit que soi, le prochain. Et en même temps, dans ces familles, on ne sait pas reconnaître ce prochain dans son propre foyer. J’en suis venu à me demander : si ça ne marche même pas dans les familles les plus observantes, à quoi sert la religion ? Elle est réduite à une sorte de police d’assurance divine, pour avoir la certitude qu’on aura sa place au paradis. Aujourd’hui, quand on voit comment le catholicisme avance dans certains coins du monde, on peut se demander si être catholique, c’est être vraiment chrétien. S’il n’y a pas une fracture qui se creuse, partout, entre une tradition morale, une sorte de guide de vie pour ceux à qui ça plaît, et un corpus de textes. Un substrat culturel, esthétique, dans lequel on ne se plonge plus. Des textes morts. Être chrétien, au contraire, c’est faire vivre les évangiles. Le christianisme, personnellement, j’essaie de le vivre dans la vie de tous les jours.
Dans votre livre, vous accordez une place importante au père, qui incarne ce système social violent, mais aussi, parfois, ses doutes.
Si j’avais raconté cette histoire quinze ans plus tôt, je l’aurais fait de façon univoque, pour pulvériser mon milieu d’origine, comme le font beaucoup d’auteurs. Mais ces mêmes auteurs, l’âge venant, se rendent compte qu’ils sont peut-être allés un peu loin, peut-être qu’ils ont été injustes. Ils vont donc faire un livre sur la mère, un sur le père, un sur le frère… Je n’ai pas envie de porter cette histoire toute ma vie. J’ai envie d’écrire sur autre chose. Il fallait donc que je donne la parole à la partie adverse parce qu’elle a évidemment des motivations, les gens ne sont pas des robots. Surtout, ils sont le produit de structures, en l’occurrence le patriarcat catholique. Dans mon roman, le père, malgré ses erreurs, sa violence, reste un personnage chrétien. Il aime son fils et ça l’oblige à se poser des questions. Il sait très mal témoigner de son amour. Il se force à incarner cette espèce de virilité sans affects, cette représentation de l’ordre, ce modèle du pater familias. Chaque père de famille est comme un pape dans son petit royaume. Il reproduit ce modèle… mais il se pose aussi quelques questions.
Le personnage, devenu adulte, a une relation intime avec un homme qu’il découvre être un prêtre. Quelle était votre intention ?
Il y a d’abord une grande tendresse pour tous ces prêtres qui ont été poussés à la prêtrise parce qu’ils étaient homosexuels. C’est valorisant, pour des familles avec six enfants, d’avoir un prêtre qui pourra marier les autres ! Plus largement, on sait que beaucoup de prêtres ont une vie sexuelle. Je voulais aussi parler de cette hypocrisie autour du célibat ou de la chasteté. C’est à nouveau un égoïsme : on a besoin de croire en une personne plus sainte que soi, qui va nous forcer à faire des efforts, quitte à se voiler la face. Il y a une part de fiction qui devient perverse. Les bourgeois dont je parle en ont besoin et ils sont prêts à tous les compromis, toutes les contorsions, pour qu’on n’y touche pas. Le plus paradoxal, c’est qu’ils confient la garde de cette fiction de la famille hétérosexuelle, celle de la crèche, qui est représentée par l’homme, la femme et l’enfant, à un clergé en grande partie homosexuel. Un clergé qui, pour maintenir sa position et donner des garanties, redouble d’homophobie.
Écrire ce livre vous a poussé à questionner votre propre foi ?
L’enseignement du Christ est toujours un moteur. J’en suis fondamentalement animé. C’est pour cette raison que je suis remonté contre ce qu’on en fait au sein du catholicisme. Ce qui me fascine, c’est la capacité à exclure de l’Église catholique, aux antipodes du message du Christ. Tu es homosexuel, tu es privé de l’Eucharistie. Tu es divorcé et remarié, c’est pareil, tu ne peux pas communier. J’avais pourtant l’impression que le programme, c’était plutôt : « Tout le monde est invité à la table du Seigneur. » Le slogan de l’Église catholique, c’est une marque de burgers qui l’a repris, et ça a hyper bien marché. « Venez comme vous êtes, les infirmes, les cabossés, les minoritaires… Tous à la table du Seigneur » : voilà ce que devrait être l’Église. C’est d’ailleurs l’idéal de la République, qui raisonne beaucoup en moi : d’où que tu viennes, qui que tu sois, tu as la même valeur. Je me suis senti souvent seul, et triste de voir que la sensibilité à gauche de l’Église était inaudible.
Il n’y aurait donc rien à tirer de l’Église actuelle ?
Je suis sévère, mais je note des efforts. Par exemple, je pense que le pape François a réussi à réveiller des gens qui s’étaient détournés de la foi à plein d’endroits dans la société. Mais quel héritage aura-t-il ? L’Église fonctionne trop souvent comme un club. La bourgeoisie catholique conservatrice a fait de la messe un culte à soi, à sa classe. Tout le monde a ses paradoxes, mais on est en droit d’attendre un peu de cohérence. Il n’y a pas de discours, de textes plus forts que les évangiles. Je crois que vous avez raison, il est temps de crier.
Propos recueillis par Théo Moy
Photo par Camille Nivollet
Cet article est tiré du cinquième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !




